Vous prendrez bien une petite
Je vous avais parlé précédement d'un groupe dans lequel je joue. Voilà un titre de Caput Lava en vidéo:
Au plaisir / Jean
Je n'écris pas....
...en ce moment
Je joue (à nouveau et enfin!) dans un groupe: CAPUT LAVA, ça m'occupe, et j'y prends beaucoup de plaisir. J'espère que cela saura vous séduire;
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Amicalement
Jean
Lyon
Elle s'est arrêté quelques instants. Suffisamment pour que je remarque le vernis à ongles rouge (profondément érotique trouvais-je) sur ses mains pendant que d'un air innocent, elle me demandait si sa nouvelle coupe de cheveux n'était pas si moche que ça.
Je suis monté dans la voiture. Logiquement. Gerlond a appelé un peu plus tard, pour me faire part de la réussite de son fils qui était sortit d'un HP. Il m'invitait à passer chez lui. Il avait la voix faible des incertains anxieux. Je lui ai répondais que j'allais juste boire un café à Lyon. Que je revenais après.
Je passais donc des heures apaisées et merveilleuses à coté d'elle, souvent médusé par le rouge de ses ongles, imaginant silencieusement diverses étreintes perverses -je faisais ce que je voulais de ses mains-, et me forçant à les garder pour moi. Et Ben Harper chantait « Up to you now» . J'en mourais d'envie.
Lyon.
L'azur se vautrait majestueusement, pendant que sur les terrasses, la foule regardait dans le ciel les atomes de plutonium passer, les yeux protégés par le dernier modèle de chez Rayban. On y a bu un café. Puis on repartait. Comme convenu. Elle riait et moi aussi, de tout , de rien. Je me suis endormi sur le retour.
Elle me déposait quelques décennies plus tard. En regardant les feux arrière de sa voiture zigzaguer, je bafouillais seul dans l'air vibrant que sa nouvelle coupe lui allait bien, mais que ce n'était rien par rapport au rouge brulant de ses ongles. Si elle avait été encore là, elle aurait probablement ri en regardant ses mains.
Gerlond ouvrait la porte en tremblant de peur avant de serrer son fils dans ses bras. L'autre lui tapotait l'épaule pour l'apaiser. Elle me manquait déjà.
L'apaisement
Des particules voltigent dans la lumière des rayons qui viennent s'écraser sur ton épaule, à travers les stores. Au loin, quelques automobiles bourdonnent dans la chaleur précoce de ce mois de mai.
Parfois on devine le rire des enfants. Je n'ai pas remarqué l'heure qu'il était. J'ai cherché de l'eau. Des traces sur ta peau évoquent la douceur et aussi la passion qui ont consumé jusqu'aux étoiles qui pensaient qu'elles allaient avoir à veiller sur nous. Les connes. Tu t'es endormie en plissant les yeux devant l'horizon qui commençait à brûler. Et moi je respire. Tranquillement.
A la télévision, des gars avec des tenues blanches, des masques et des micros nous annoncent sereinement que personne n'est en mesure de colmater cette fameuse fuite radioactive dont on parle depuis dix jours. L'air est bleu, violet et orange.
J'ai décidé de m'endormir contre toi. Je respire. Enfin.
Note de l'auteur: texte écrit quelques jours avant les évenements nucléaires de Fukushima-Daiichi
Le défi
Elle met juste son front contre le mien. Il est hors de question qu'il en soit autrement. Ses yeux à quelques centimètres des miens. Dehors, ca crie dans l'indifférence, à force d'habitude de la souffrance.
Après, le reste n'a pas vraiment d'importance à ce moment précis. Je ne garde que ce qui est bon. Je ne garde que le meilleur. Son front contre le mien, et la terre qui ne tourne même plus, on dirait. Et ses yeux à quelques centimètres des miens. Époustouflant. On ne bouge pas, mais on transpire. Ça dure.
Époustouflant, cette capacité à garder les yeux ouverts alors que je ne rêve que de la baiser, et que je fais un effort surréaliste pour garder mes mains dans les poches, comme convenu.
Je m'épate de jour en jour.
L'amibe
Ça me fatigue, pèle-mêle, les jaloux, les avides de pouvoir et les insignifiants qui ne se réalisent qu'a travers l'envie de ressembler sans jamais avoir aucune chance d'y parvenir.
J'ai toujours pensé que je m'enrichissais de chaque rencontre, qu'il y avait toujours quelque chose à prendre chez chacun. Jusqu'à ce que je te rencontre. Jusqu'à ce que je te connaisse. Jusqu'à ce que j'use une énergie certaine à chercher en toi quelque chose qui ressemble à de la chaleur. A de la vie.
Il n'y a rien dans tes yeux, tu as beau te forcer, notre classe ne t'es pas destinée.
Pauvre abrutie, quand nous nous rendons compte que ton histoire -ou ce que tu nous en as livré, soyons indulgents- ne ressemble qu'à de la poussière, qu'à un tas de cendres, si tant est qu'un jour il y ai eu une flamme -ce dont nous doutons fort, soyons honnêtes- tu souris encore béatement.
Je te souhaite de croiser que de pauvres écervelés dans ton genre qui sauront mouiller à l'écoute de tes discours dénués de sens.
Quand l'absurde de ce vide côtoie l'imbécilité de ta vanité, il nous reste l'ennui pour occuper le temps où tu tentes de nous éblouir avec des châteaux de cartes qui s'écrouleront au premier sourire que nous esquisserons par politesse pour toi. Nous avons cette classe.
Je pense à toi. Meurt en silence, soit digne au moins une fois: Loin de nous, merci.
J'ai décidé de déménager
J'ai regardé la télévision assez tard, une chaîne peu diffusée où l'on expliquait, en gros, que l'intérieur de là où l'on vivait était un reflet de son âme. D'abord distrait , je me rapprochais de l'écran quand je ne sais quel «-ologue » parlait d'un lien direct entre l'état de vétusté du psychisme d'un individu et de celui du lieu qu'il habitait. Une histoire de parallèle. En regardant autour de moi, je me rappelais que cela n'allait pas trop fort en ce moment. Depuis quelques temps déjà.
Je me couchais en tentant d'attaquer une de ces nuits agitées dont j'avais le secret: ici, je regardais en réfléchissant les fissures sur le plafond de mon appartement. Cette baraque était partie pour s'écrouler. Il devait être deux heures quand pris d'une révélation (du genre de celles qui vous rappellent que Bernadette Soubirous partageait de trop nombreux chromosomes avec vous-même, à y penser...) : mais comment ai je pu faire pour vivre dans un endroit pareil, qu'est ce que j'attendais, hein? Comment aurais je pu penser un seul instant vivre sereinement ici, entre ces fissures et le bruit de la rue, hein?
A trois heures et demi la cafetière crépitait pendant que je surfais sur le web, à la recherche d'annonces immobilières dans le secteur, pour un logement, je passais les premiers coups de fils dès huit heures. Les fissures à l'éclat du jour avaient alors monstrueusement grandi, et je me demandais si je n'allais pas tout prendre sur la tronche au prochain coup de vent, dans la journée.
Après avoir scanné mes trois dernières fiches de paye et m'être brossé les dents, je signais un bail dans l'après midi. L'appartement était libre, et que diantre!, la prochaine nuit que j'allais passer était dans ce logement neuf , un peu au dessus de mes moyens , certes, mais beau, brillant, nouveau comme j'imaginais ce départ dans ma nouvelle vie. J'allais l'occuper dès ce soir, quitte à payer le montant de deux loyers pendant deux mois. Je rentrais chez moi satisfait, mais épuisé. Mais je ne suis pas du genre à renoncer comme ça: certains me connaissent.
Je faisais une liste des démarches à entreprendre, et me garais comme un fou-furieux devant le bureau de poste juste avant la fermeture pour envoyer en accusé de réception mon préavis. Heureux de cette prise de décision, de cette illumination soudaine, je tentais de m'endormir, le sourire béat, satisfait, non sans avoir vérifié que le plafond tenait bon.
Mais bon, malgré l'équivalent d'une sieste la nuit précédente, je faisais alors différents tas avec mes affaires et autres vêtements vers cinq heure du matin. Je transpirais. Des tas près à être rangés dans autant de cartons plus tard dans la matinée, pensais-je.
C'est donc en toute logique que je commençais ma nouvelle vie par une fracture du tibia en essayant simplement de m'assoir au volant de ma voiture, vers huit heures. Trébuchant -et tombant- bêtement contre le trottoir, ivre de fatigue.
Incapable de soulever le moindre carton, j'ai donc passé la première semaine de ma nouvelle vie dans mon ancien appartement, à regarder les fissures se moquer de moi dans le brouhaha tumultueux de la circulation, alors que ma voisine fêtait l'augmentation (de 0,6% !) de son Revenu de Solidarité Active en m'invitant à partager un amical plat de nouilles-jus de tomate (avec des champignons, quand même, jour de fête oblige).
Le sens des choses
Elle était venue déposer plainte. Elle a beaucoup parlé. Elle le regardait, et lui prenait quelques notes, après lui avoir proposé poliment un café. Il devait faire un effort certain pour rester concentré sur son discours. Rien de bien grave, finalement. Elle ne baissait pas les yeux. Gris-vert, se souvenait-il. Lui voyait comme des étincelles là où il n'y avait que l'humidité de quelques larmes retenues. Des tas de trucs inexplicables -qu'il avait cessé de tenter de rationaliser depuis longtemps, en fait- mais troublants. Connerie d'effets de lumières.
Elle finit par se lever, convaincue de l'inutilité d'officialiser sa démarche au delà de cet entretien de plus d'une heure. Il avait pris quelques notes, mais rien de bien consistant au final, rien de comparable à la puissance de ce regard qui avait su l'ébranler à plusieurs reprises. Il se leva. Elle lui serra la main, et cela dura bien plus longtemps que ce qui est communément admis comme étant socialement dans la norme. Quelques secondes de trop. Gerlond la regarda partir bizarrement. Dommage que quand les gens vous quittent, on ne puisse pas voir leurs yeux, se surprend-il à penser.
Le téléviseur diffuse un reportage qui traite des bienfaits des psychothérapies pour les animaux de compagnie -il s'agit ici de chiens- lorsqu'ils semblent en souffrance. Un nouveau concept, en pleine évolution. Il éteint le poste, et part pour une mission.
Gerlond claque le gyrophare par la fenêtre sur le toit de la voiture. Son jeune coéquipier tente de ne pas trembler en traversant le boulevard à plus de quatre-vingt dix kilomètres heure. Ils arrivent facilement facilement les premiers à la sortie de la ville, pas loin de l'ancien aéroport. Déluges de caravanes garées comme ça vient, et des enfants courant dans tous les sens. Gerlond s'allume une cigarette et hausse les épaules, puis jette le gyrophare rageusement dans la boite à gants. Il fait attention avec sa cigarette, à ne pas brûler un des enfants qui tourne autour de lui, un peu comme des mouches. Puis il la voit, la gosse, ses yeux verts et ses cheveux -délicieusement sales- emmêlés autour. Elle le fixait. Effrontément, comme peut l'être une gosse de huit ans.
Gerlond s'essuie le front. Il lui revient le gris-vert des yeux de l'autre. Cette poignée de main... (déconne-t-il complètement en regardant cette gosse lui faire des grimaces?). L'autre, il aurait aimé l'emmener en courant. Le plus loin possible, dans les collines, dans les champs alentour aussi, pourquoi pas. En jetant sa cigarette un peu plus loin, il fixe la gosse en train de lui tirer la langue, et songe qu'il aurait dû serrer l'autre dans ses bras.
Curieusement, il repense au reportage au sujet des psychothérapies pour chiens, mais n'arrive pas à occulter que cette gosse va dormir dans des cartons ce soir, et les autres aussi. D'ici à ce que tout le monde se fasse éjecter, que la place soit plus propre, pendant que des chiens élus rendront leurs maîtres plus heureux. Puisqu'être heureux semble être le but ultime de tous, quelle qu'en soit la méthode. Gerlond dit à son coéquipier qu'ils vont partir, qu'ils ne voient rien de troublant pour l'ordre public, qu'ils ne voient rien du tout en fait. L'autre avait saisi quelques bribes des échanges entre la gosse et Gerlond, et décapsule deux bières au lieu de mettre sa ceinture de sécurité.
Le soleil cuivre l'horizon et le pare-brise pendant que l'autre se laissait dépasser par des poids lourds polonais, que Gerlond était triste comme il savait l'être lorsqu'il se rendait à nouveau compte de l'aigreur du vide et de l'absurde.
Le contact avec cette main lui manquait. Encore. Le contact avec cette gosse lui manquait. Déjà. Et le ministre allait faire évaporer ce camp demain matin, pendant que certains iront emmener leur chien en consultation, et que Gerlond s'effrayera en se regardant dans la glace, probablement.
A la télévision, on annonce que le CAC40 à progressé de 0,86 points. Une bonne journée, en somme.
Le nouveau téléphone de Julien
J'en étais à la lecture de mon quotidien local, quand Julien est venu me trouver. Je me penchais sur un article qui nous annonçait le déplacement aujourd'hui du ministre de l'intérieur venu sensibiliser la population sur les prochaines mesures de sécurité routières encore plus sévères qui allaient être mises en place. Je les avais vu traverser le centre ville à 120 kilomètres heures, toutes sirènes dehors, un peu plus tôt.
Il avait des cernes noirs, Julien. Le soleil printanier éblouissait la place, mais il y eu comme un courant d'air frais: un anonyme voisin passait son gilet en regardant le ciel, perplexe.
Julien s'assoit, et très rapidement, vide son sac: Yves était trop absent, il a de plus en plus de mal à le supporter. Il me parle de ses exigences ou de ce qu'il vit comme telles, et de son impression d'avoir toujours besoin d'être à son service. De son impression de n'être qu'à sa disponibilité. Et du fait qu'il se sent perdant, dans l'affaire, de plus en plus. Une tirade de quelques minutes, qui le laisse essoufflé.
Alors que je commande de quoi plébisciter une éclaircie qui dure depuis plus d'une heure, il choisi d'appeler Yves dans l'instant, avec son tout nouveau téléphone -dont il n'est pas peu fier, vu la taille de l'écran tactile- .
Se sentant obligé de devoir me convaincre de ses propos, il décide de mettre le haut-parleur, malgré mes réserves appuyées. Après quelques sonneries, on entend: « Vous êtes bien sur la messagerie d'Yves, je ne peux vous répondre, mais laissez moi un message, je vous rappelle - bye-bye- ». Julien, les yeux embués, me montre le téléphone parlant, comme si je n'entendais pas bien, puis le repose la table en haussant les épaules.
Le ton change. Il me fait part de son ras-le-bol, alternant pêle-mêle tristesse et rage, et m'annonce son envie – de plus en plus prégnante selon ses dires- de le quitter. Me parle de son épuisement, de son impression d'être seul, jamais aussi seul que depuis qu'il est à deux. Les rafraichissements aidant, le monologue se transforme assez rapidement en un plaidoyer agressif et râpeux contre l'attitude quotidienne d'Yves, y compris dans sa vie de couple et notamment d'un désintérêt croissant pour le sexe. A son égard, me demande-t-il? Je hausse les épaules intérieurement.
Il se tient la tête entre les mains en se demandant a voix haute, qu'est ce qui fait qu'il va encore rester avec lui.
Et je l'écoute me dire à voix basse que tout faible qu'il est , il va le retrouver ce soir. Faute de mieux. Faute de n'avoir envie de côtoyer des gouffres plus sombres encore. Me parle de ravaler sa salive, de faire profil bas, faute de mieux. Faute de plus de lumière, se contenter de sa présence blafarde (sic!). On est tous des grands lâches, alors que je juge inutile de lui dire que je n'avais rien demandé, me semble-t-il.
Quand soudainement, une voix métallique s'élève, tout droit du téléphone posé sur la table quelques minutes auparavant. «Vous êtres arrivés au terme de la durée maximale d'enregistrement de la messagerie de votre correspondant , merci de raccrocher ». S'en-suivent quelques bips sonores, et le regard hagard de Julien chargé de stupeur et de transpiration soudaine qui croise le mien.
Un peu plus tard, à la sortie de la ville, le convoi de voitures repartait dans l'autre sens. Et, toutes sirènes hurlantes, écrasait une vielle dame qui, toute sourde qu'elle était, traversait un passage-piétons pour se rendre chez elle.
Mon téléphone
J’ai passé une journée assez fatigante, en fait. Il y avait les emmerdeurs de service, les bien-pensants, et les autres toujours avides de jeter le fruit de leur inconsistance sur le premier con qui passe – moi. En l’occurrence, je baissais la tête méthodiquement, ce que les autres en question faisaient également, très certainement à juste titre, à mon encontre. Un sinistre équilibre. Ce n'est donc pas sans un certain sentiment de plénitude que je trouvais une table à l'écart, sur la terrasse de Madame Andrée. Partant du fait que je ne voulais emmerder personne, je souhaitais simplement qu'on me rende la pareille.
Je remuais sur ma chaise pendant que ça vibrait dans ma poche: j'ai la courtoisie de ne pas imposer la dernière sonnerie à la mode à l'ensemble des gens placés à moins de quinze mètres. Deux appels masqués: je ne décroche jamais les appels masqués. Que ce soit dit.
En retournant chez moi, ce fut le tour d'une probable employée de mon assureur (qui m'a appris, après insistance, qu'elle se trouvait en fait à Marrakech, où par ailleurs il faisait beau) de tenter de me prendre un rendez-vous avec un conseiller établi dans ma ville. Devant l'impossibilité d'en connaître le motif, j'ai décliné poliment.
Je commençais à jeter un regard sombre à l'objet, en le posant sur la table de la cuisine. Un peu plus tard dans la soirée, ce même objet se trouvant sur la trajectoire entre mon bureau et le frigo, je remarquais son clignotement effréné en me déplaçant. Quatre appels manqués: deux numéros masqués, et deux autres appels insignifiants auxquels je n'avais absolument pas envie de donner suite. Pas de message, évidement. Je remettais la sonnerie en marche. On ne savait jamais.
Plus tard, il y eu Julien, visiblement éméché, qui tentait de me bégayer son désespoir du jour. J'ai écourté. Tout en effectuant des aller-retours nocturnes de plus en plus réguliers vers mon silencieux et néanmoins fiable frigo, un nouvel appel: Jérôme, un autre emmerdeur qui ne sait appeler que quand il a besoin de quelque chose, tentait de savoir si j'étais d'accord pour l'accompagner dans certains bars, alors que j'étais plongé dans une écoute rétrospective mais néanmoins réflexive du premier album de Maï-Ak Affair. Je ne me rappelle plus trop de l'identité des suivants, peu importe au final. Il y en avait encore deux. Je crois.
Les gens autour de moi doivent savoir qu'attendant ton appel, je ne coupe pas mon portable. J'ai regardé l'objet clignotant dans ma main, sonnant et vibrant alors qu'il m'indiquait un nouvel appel de Jérôme (il savait être parfaitement lourd, celui-là) avant de la fracasser d'un geste volontaire contre un portrait de toi bien trop silencieux. A la télévision, une marée noire allait engloutir le Sud de l'Amérique pendant que ma voisine se commandait un nouveau quatre-quatre, sur le web, pour aller faire ses courses en ville.
Et évidement, j'ai appris en écoutant mon répondeur deux jours plus tard, à l'aide de mon tout nouveau téléphone que tu étais en bas ce soir là, et que tu souhaitais que nous nous parlions à nouveau. Évidement...
Alerté
J’ai retrouvé Didier sur la terrasse de madame Andrée, en cette fin de mois d'avril ensoleillée . Alerte sècheresse à venir, ils ont dit à la radio. Déjà... Nous avions donc décidé d’y faire face, hardiment, sur cette même terrasse.
Il n’y avait plus que ça autour de nous. Des alertes. Alertes et autres différents « plans ». J’ai lu dans la presse qu’il y en a un blanc (de plan), un bleu, un rouge j’en passe et d’autres, il y en avait pour tous les goûts, toutes les couleurs. Même le commissaire Gerlond venu se rafraichir avec nous un peu plus tard rigole des annonces de renforcement des forces de police dans le cadre d’un plan anti-délinquance juvénile.
Des plans, des alertes, que veux tu qu’il nous arrive ? Nous sommes des citoyens alertés. Prévenus des risques.
Je me sens hyper-alerté, et forcément du coup, hyper-sensitif. On passe nos journées à écouter France-Info pour savoir quel danger potentiel nous attend dans les prochaines heures et avec Didier, on parie sur la prochaine alerte qui va nous tomber sur la tronche. En souriant, et en regardant les premières réelles conséquences des températures élevées: les robes sont légères.
Madame Andrée nous apporte de quoi refaire le monde, en même temps qu'un quotidien. Ah, tiens, page nationale, les huitres ne sont plus consommables (des souris sont mortes, c’est bien connu que les souris mangent des huitres, en même temps). Dans son quartier, Gerlond nous raconte qu’il y a eu une alerte à la pollution au plomb, et hop, les voilà tous en train de soulever des packs de flotte pour se prémunir d'un saturnisme qu'ils ne connaitrons jamais, amiantés qu'ils sont dans leurs misérables barres d'immeubles...
On lève tous quelques verres en rigolant. Alerte au fous-rires nerveux. Comment font les gens pour rester sereins avec tout ça ? Pour être simplement vivants ?
Moi, ca faisait quelques semaines que j’ai arrêté de regarder les informations sur TF1, ils commençaient à me chauffer avec leur dernière grippe à la con, j’ai dit à Didier l'hiver dernier. Gros flop. On pourra toujours utiliser des millions de masques quand on va nous faire peur au sujet d'une éruption en Islande qui va nous faire respirer des particules affreusement toxiques. Ça chauffe déjà dans les bureaux de communication au gouvernement, déjà on s'y réjouit. Quand c’est pas une alerte au tsunami probable dans la mer méditerranée...
Il y avait réellement de quoi trembler si l’on écoutait toutes ces conneries: Il s’agit de rester vigilants. Vigilant : le maitre mot de ces années de sur-information, d’une époque où plus personne assume, mais où tout le monde informe, histoire de se décharger d’une quelconque responsabilité. J’ai reçu un courrier de mon conseiller bancaire qui me prévient des risques d’avoir environ une paye de découvert. Pauvre abruti, il n’était pas né qu’il en était déjà ainsi, avais je répondu au téléphone, quand il me harcelait depuis son bureau climatisé pendant ma page d’accueil sur le web énumère (en grand et rouge!) les bienfaits des gaz à effet de serre pour l'atmosphère.
J’oscillais entre être alerté, paniqué et ignorant, serein...
Didier a commandé une dernière tournée , pendant que Gerlond partait, relativement ralenti, avertir la France d’un éventuel risque de contrôles radars ce prochain weekend, retour de vacances oblige...
Moi je levais mon verre...Parce que j’attends toujours une alerte pour les coquelicots, les bleuets, qui refleuriraient au bord des champs de blés hyper insecticidés, une indication comme quoi il y a de nouveau des hirondelles dans les villages, ou encore une alerte comme quoi tu serais amoureuse de moi...
Les inondations, les orages, je m’en fous. Je les attends sereinement. Avec envie, en fait...
Tous des vendus
Tous des vendus. Ils se sont barrés, tous, ceux qui faisaient de moi ma force.
J'ai l'impression maintenant de me battre seul contre des moulins à vents. De sentir leur souffle me décoiffer violemment, de regarder les ailes tournoyer dans le bleu apparemment (?) serein du ciel.
J'ai beau me retourner dans tous les sens, je n'en sens pas moins le frisson de l'air glacial sur ma nuque. Aucun repli possible. Tous partis, tous des vendus. Plus personne dans moi. Ceux qui faisaient ma richesse.
Est-ce d'avoir trop trop secoué les édredons, les paillasses et les vestes sombres qui habitaient mes placards? Tous partis, du coup. Il ne reste plus que ce vent violent que j'entends jours et nuits, et en prime, la difficulté croissante de garder un certain cap, digne.
Il est ardu de regarder l'horizon, les bras tendus en l'air, et les poings serrés. Se battre contre la force des éléments me fait souffler bruyamment . Et me semble de plus en plus dérisoire, au final. Je fais réellement des efforts pour ne pas me recroqueviller, pour ne pas subir l'éclair dans un ciel bleu et serein.
Pour m'abriter définitivement.
Si tu voulais bien m'appeler, je promets de me déplacer jusqu'au téléphone pour tenter de le décrocher. Prononcer un mot ne m'est pas important, si déjà je t'entendais. Alors je reste là comme un idiot. Tous des vendus. Tous partis. Dans l'air bleuté.
J'attends que résonne cette putain de sonnerie, seul sans oxygène. En hypoxie d'envies. Si ce n'est celle, vague, que de survivre à ce putain d'éclair dans un ciel bleu et serein que je sens déjà en moi.
Une soirée avec des jeux de cartes, et Gerlond.
Nos enfants sont plus ou moins grands maintenant, et les statistiques de la police sont bonnes, dans l’indifférence totale. Tout va bien. Le commissaire Gerlond en rigole encore. Dans la rue, plus rien ne se passe. Les seules choses qui changent vraiment sont les publicités sur les panneaux d’affichage. J’ai du mal à rester debout.
Les clochards ne font plus rien que des allers-retours entre les urgences et la place de la mairie pendant que dans les dispensaires, on se gargarise d’être accueillants en les entassant devant des cafetières dépolies. Le monde tourne à l’envers, mais les statistiques sont bonnes. Gerlond n’est plus emmerdé avec ça. Ca fait un moment que la ville est propre, pendant que d’autres rentrent chez eux en zigzaguant, ivres de coke ou de mauvais vin pour taper discrètement sur leur femme, ou briser une console de jeu devant un enfant qui n’y comprend rien.
Fred, le fils de Gerlond c’est retrouvé interné à nouveau ce matin. Ca lui apprendra à peindre des Jésus nus sur le pignon de sa maison avec des slogans porno. Les artistes, ca va, mais pas en ville...
Gerlond regrette ce temps où l’on laissait le temps aux gens de parler, où l’on prenait le temps d’écouter, il dit. Avec d’autant plus de légitimité que la vie semblait bien plus compliquée qu’on nous le laissait croire.
Je regarde mon fils embrasser langoureusement son amie. Je m’assoie ou me retourne en haussant les épaules. Didier m’avait appelé ce matin pour me demander ce que je pensais de la répétition que nous avons fait hier soir. J’ai encore la tête embrumée, mais derrière la brume, se cache un grand vide. Silence. Je ne sais pas quoi répondre, donc, je hausse les épaules, mais Didier ne le vois pas. Nous restons sur ce silence en nous promettant de foutre le feu vendredi prochain, à la prochaine répétition du groupe.
Elle semble vibrer de tout son corps pendant que mon fils l’embrasse. Un peu à l’écart, il lui soulève vaguement sa robe, me permettant au passage de découvrir un tatouage sombre qui semble s’élever de sa cheville. Je fais un effort pour aller me chercher une bière au frigo, dans un tumulte musical que je ne comprends pas.
Pendant ce temps, à deux heures du matin, Gerlond redistribue les cartes, histoire d’en avoir quelques unes en main. Il allume une autre cigarette pendant que je pense à Didier. Et mon fils est sorti avec son amie, sans rien dire, sans même claquer la porte.
Je regarde ma Gibson Flying-V posée pas loin de la télévision éteinte.
Je tousse. Mes épaules pèsent des tonnes. En allant me coucher, je réalise que cela fait un moment que je préfère jouer de la guitare assis.
Le ménage
J’habitais ici depuis je ne sais
combien de temps, et toutes les marques d’une certaine chronicité étaient
présentes. Peintures défraichies, poussières et autres entassement d’objets
plus ou moins inutiles, sans parler de cartons jamais déballés et autres
empilements de documents tout aussi divers qu’inutiles pour moi ce jour.
Un grand ménage, donc, avec tout la
panoplie utile : j’ai chargé au supermarché du coin, à la première heure,
un caddie entier de brosses, de rouleaux de sacs poubelles, de produits de
nettoyages surpuissants (je ne regardais pas les prix, mais prenais ce qui me
semblait être le plus efficace). Ne trouvant pas de sac pour mon vieil
aspirateur, j’en achetais un, au grand bonheur du responsable de rayon qui
arrivait en quelques minutes à me faire dépenser plus de cinq cent euros. Je
chargeais la voiture, et armé de mes lunettes de soleil (il faisait vraiment
beau, je découvrais aussi qu’il faisait beau ici), je sifflais en revenant vers
mon appartement. Le bras sur la portière, je laissais les mamans traverser les
passages cloutés, avec des enfants accrochés partout pour aller vers l’école et
qui me remerciaient amicalement.
J’ai commencé par faire trois
trajets à la déchetterie, les gars rigolaient en me voyant arriver et se jetaient
dans ma voiture, en voulant récupérer plein de trucs. Je ne triais pas, je
faisais le ménage. Je souriais sereinement, content de rendre service en plus
de me rendre service.
Un peu plus tard, je buvais un café
en fumant une cigarette avant de passer des gants roses qui m’allaient jusqu’au
coude, -une vraie fée du logis- et pulvérisais des produits de toutes sorte sur
tout ce qui ressemblait à une surface. Ça avait de l’allure, et moi aussi. Le
dos trempé, mais il en fallait bien plus pour m’arrêter. Après les pièces
principales, j’attaquais la salle de bains, dans le brouhaha de la machine à
laver qui n’avait jamais tourné autant.
J’y allais franchement. Je
découvrais des toiles d’araignée que je n’avais jamais vu, et dont la vue m’horripilait
à présent. Debout en équilibre sur tout et n’importe quoi, je me sentais
euphorique, satisfait de mon travail en cours, et gesticulant dans tous les
sens. Fallait que ça sente le propre, que je passe à autre chose. Je
pulvérisais, briquais, frottais, rinçais, lavais, refrottais avec volonté. Et
repulvérisais toutes les bombes de produit à ma portée.
Évidement, après un vague mal de
crâne, la tête m’a tourné d’un coup, et je n’ai pas pu me retenir, alors que
j’étais debout sur le bord de la baignoire pour nettoyer un carrelage au tartre
récalcitrant. Je me suis pris la tête dans le lavabo, lequel n’a pas résisté.
J’émergeais quelques minutes plus tard probablement, avec une impression de
mouillé sur le visage. Il y avait du sang et de la porcelaine partout, j’avais
sacrément mal à la tête. Beau travail.
Double fracture du nez, ils m’ont
dit, aux urgences. Trop de produits toxiques dans un espace confiné, j’ai eu de
la chance, ils ont rajouté. Ils me conseillaient aussi de me reposer quelques
jours, mais il en fallait bien plus pour venir à bout de ma détermination.
En attendant, je soufflais quelques instants devant un café
sur la terrasse de Madame Andrée. Laquelle me prévient en souriant qu’un
nettoyage important ne se fait pas sans casse. Le « T » en plâtre blanc sur
mon nez, rivalisant avec toutes les couleurs de l’arc en ciel sur mon visage et
autres points de suture m’empêchaient de lui faire un clin d’œil.
Je haussais les épaules, en tentant
de ne pas effrayer les enfants qui sortaient de l’école et passaient pas là,
accompagnés de leurs mamans qui les tiraient nerveusement vers elles, se
demandant bien quel genre de voyou j’étais pour m’être battu et avoir fini dans
cet état là.
Pas de nouveau message.
Pas de nouveau message.
Connerie de phrase générique qui
montre fatalement à Gilles que son ordinateur n’éprouve pas de compassion. C’est
bien le moment. Depuis les cinquante trois dernières fois –environ- où il avait
ouvert sa messagerie il y eu d’abord quelques bières, puis une bouteille de
bourgogne. Quelques calmants.
Pas de nouveau message.
Gilles se cogna en allant vider le
cendrier à coté de la poubelle, puis revient vers son poste de travail ...
Après avoir fermé les deux trois pages
internet ouvertes (on disait que Sarkozy repasserait en 2012 et que le niveau
de la mer monterait de dix centimètres dans les deux prochaines années, s'il avait bien compris), il
cliqua une fois de plus sur « réactualiser ».
Pas de nouveau message. Imparable.
Silence complet, mais bourdonnement monstrueux,
dans l’ivresse tardive d’un sommaire appartement une pièce éclairé de tous ses
feux, fallait bien éviter de trop se perdre. Mathilde n’était pas de l’autre coté,
connecté quelque part... Mathilde devenait aussi virtuelle que tout le reste,
décidait Gilles.
Avant de se blesser sérieusement avec
le tire-bouchon. Il éprouvait une peine immense en regardant simplement le sang
couler de sa main. Profondément touché.
Une rougeur du coté des joues, qu’il
tenta de réprimer, mais trop tard : il se mit à pleurer, comme un gosse,
en voyant le carrelage gris clair se colorer de rouge foncé. Joli contraste, en
fait. Le fleuve lacrymal diluait le sang. Ou l’inverse, peu importe.
Il prit un torchon de cuisine quelques
siècles plus tard. Se retrouva dans sa voiture, une bouteille entamée dans sa
main droite. Et fini dans une glissière de sécurité. Emmêlé dans une glissière.
Les premiers secours étaient surpris par l’absence de traces de freinages, et
avaient d’abord pensé à un malaise cardiaque. On essayait d’accéder à son
thorax à travers les tôles avec un défibrillateur.
Là n’est pas le problème les gars,
observa Gilles secrètement, avant de mourir.
Un certain Sud-Ouest
« Faudrait voir à passer au commissariat... tout de suite. C’est intéressant ». Puis ça a raccroché.
Gerlond n’était jamais trop bavard, mais je connaissais le commissaire depuis assez longtemps pour discerner dans ses propos l’urgence. Je repliais donc l’emballage du fromage soigneusement.
Le dénommé Michel lui avait parlé de moi, entre deux brumes rêveuses et autres descriptions paranoïaques de bestioles grimpant les murs. Gerlond en avait déjà entendu parler, du Michel. Par sa fille, partie à Bergerac, il y a 3 ans de cela. Je me suis arrivé au commissariat, me demandant si dans la précipitation, j’avais pensé à bouchonner la bouteille de Mouton-Cadet 1998.
L’autre, je l’avais déjà effectivement croisé, au détour de soirées plus ou moins chiantes, il y a quelques temps, mais il n’avait pas l’allure que je lui connaissais : ici on passait du fou-rire à la terreur la plus affreuse, celle qui déformait les visages, et qui faisait vomir de temps en temps. Le médecin appelé dans le cadre de la garde à vue lui avait fait une quelconque injection, puis est reparti en disant à Gerlond qu’il allait dormir, et que demain, cela aller mieux. Cellule de dégrisement, donc, avec Gerlond et moi devant, en train d’observer. Gerlond me faisait confiance. Il a ouvert la porte et installé le gars un peu sédaté devant son bureau.
Gerlond avait également appelé sa fille, Isabelle. Puisque l’autre en parlait sans arrêt, de trop pour un père qui n’avait pas vue sa fille depuis longtemps. « Je vais l’appeler », il se disait. Prétexte de prise de contact après de nombreux mois, là aussi, le message fut bref. Mais à sa grande surprise, elle est vint dans la soirée, pendant que je cherchais une machine à café en me demandant encore pourquoi j’étais là.
Quand l’autre a vu la fille de Gerlond, il s’est littéralement déchainé.
Gerlond regardait, passif. J’essayais de m‘interposer. Facile dans un premier temps : le Michel s’arrêta d’un coup, pour vomir sur nos pieds en chancelant. Gerlond reculait, sans dire mot. Ca devait lui fait drôle de voir sa fille ici, après tant d’années. C’est quand il lui a arraché soudainement une partie de son t-shirt que j’ai découvert les bras remplis de bleus d’Isabelle.
Elle regardait son père, hagarde. On ne peut être que hagard quand on voit son père pour la première fois depuis trois ans, me disais-je. Surtout dans ces circonstances. Gerlond l’attrapa pour la faire reculer, quand l’autre braillait, « Tu peux aller chez ton père, salope, je te casserais comme je t’ai toujours cassé. Et tu reviendras, comme toujours ».
Il ne la lâchait pas. J’ai donc bondi pardessus le bureau pour le saisir. J’ai tapé, pendant que Gerlond luttait contre sa fille qui se débattait comme un fauve, en le traitant lui-même de salaud qui ne s’était jamais intéressé à elle. L’autre continuait ses obscénités pendant que Gerlond trainait sa fille dans une autre pièce par les cheveux, rouge, et tremblant comme une feuille. Gerlond –le commissaire Gerlond- était dépassé, absorbé par la présence de cette fille qui l’insultait après tant de silences. Passif jusqu’à en oublier la légitimité de sa présence dans le commissariat. Il n’en avait rien à foutre de l’autre, et me laissait seul avec lui. Je commençais à comprendre l’objet de ma présence. Face à face avec ce gars odieux.
Dans l’histoire, je pense lui avoir casé le nez.
J’ai croisé Gerlond deux jours plus tard sur la terrasse de madame Andrée, qui me l’a confirmé, et m’a annoncé sa mise à pied jusqu’à nouvel ordre, en commandant un pastis, les yeux tournés vers l’horizon brûlant de rouges et de cuivres. Vers un certain Sud-Ouest, là ou sa fille habitait, d’après ce qu’il savait, d’après ce qu’il pensait. Là où elle semblait être repartie ce matin même, au volant d’une voiture probablement volée au centre ville. Sans lui dire au revoir. Gerlond serrait les dents, pas plus ni moins que nous tous finalement.
A la télé, ils disaient que s’il n’y avait plus d’abeilles, se serait la fin de l’humanité.
Anaïs
Je suis sorti de la voiture. Ils ne
l’avaient pas prévu. Eux, une main sur le holster. J’ai mis les mains en l’air,
mais plus vite que je ne l’avais imaginé, je me suis retrouvé la joue écrasée
contre le capot de la voiture. Bien sûr il y avait ma ridicule perruque sur les
sièges arrières de la voiture. Ils ont mis les moyens, mais il fallait s’y
attendre.
Dieu sait que je pense à toi
maintenant, dans le hurlement des policiers et des sirènes de voiture, à ce
carrefour. L’autre appuie un peu fort sur ma carotide avec son pied. Les lampadaires
dansent dans la nuit autour de moi, et je sens qu’on me saisi les bras.
Je prends un coup du coté droit de la
tête, curieux, je ne sens pas la douleur.
Je ne te trahirais pas, quelque soit
le nombre d’étoiles qui tourbillonnent autour de moi.
Va-t-en, fout le camp, et cet argent,
puisse-t-il te servir. J’espère que tu pourras soigner ton enfant, en Espagne,
maintenant. Puisqu’il faut payer pour vivre un peu plus longtemps. Ca tourne
dans ma tête, et autour aussi.
J’en étais là, quand je t’ai entrevue au
coin de la rue, parmi les passants.
Fout le camp, Anaïs.
S’il te plait. Je me débrouillerais
bien. Mais au moins que tout cela serve à quelque chose. Ca m‘apprendra à
t’aimer. Je n’ai tué personne : « Cela n’ira pas loin », m’avait
dit mon avocat.
Pas plus loin que ton regard que je
croise une dernière fois, pendant que les autres m’emmènent, et que je regrette
immensément d’avoir fait du mal à cette buraliste d’abord terrorisée que je ne
connaissais pas, qui pourtant a esquissé un sourire plaintif quand je lui ai
expliqué la raison de ce braquage, alors même que la première voiture de police
faisait crisser ses pneus devant son commerce. Je n’aurais pas du tant lui parler.
Fout le camp, Anaïs.
Du mépris.
Stéphane m’a appelé. Pour me dire que
le gars qu’il méprisait le plus au monde, était devenu le petit ami de sa
fille.
Sa fille.
Et l’autre con, tout le monde avait du mal avec (dans le meilleur des cas).
Merde. Ca allait être compliqué les week-ends, ca allait être compliqué les jours de fête, parce que Stéphane invitait toujours beaucoup de monde. Des amis, qui étaient un peu comme ses frères, ses filles, nos copines, sa famille. Tout le monde, tant qu’à faire, ça lui faisait plaisir, à Stéphane.
Sauf que là, il y a allait y avoir l’autre con dont sa fille était tombée amoureuse, par désespoir avait-elle dit. « Vaut mieux qu’il m’aime plutôt que je reste seule », elle m’avait dit au téléphone, sans que je ne lui demande rien.
Evidement, il l’a méprisé ce soir.
C’était presque trop prévisible. Comme Stéphane aussi, comme nous. Comme tout
le monde en fait.
Stéphane s’est levé, lui a planté un
couteau dans le ventre. Y’a eu du remue ménage. Je gardais la ferme conviction
que tout cela n’était pas bien méchant. Les lumières vacillaient, et ça
accourrait de partout en criant, plus ou moins. L’autre gesticulait encore plus
tard comme un asticot, alors que le SAMU faisait voltiger les gravillons dans
la piscine. On tentait de calmer Stéphane en lui lançant des seaux d’eau froide
sur la tête (en lui ôtant des mains le piquet de vigne avec lequel il se
préparait à fracasser le crâne de l’autre con). Le commissaire Gerlond est venu
un peu plus tard, quand la lune se faisait chier toute seule, au milieu du
ciel. Dans une quinte de toux prodigieuse, il nous a dit que l’autre rentrerait
chez lui dans la soirée. Stéphane ne tremblait plus depuis un moment, alors que
sa fille –sa fille ! - se serait
dans ses bras en reniflant.
Plus tard, on fumait une cigarette, Gerlond et moi, un peu à l’écart. Je lui ai précisé que de toute façon, je restais avec Stéphane. Ça avait l’air de le rassurer. Il partait avec sa vieille Audi en jetant un dernier mégot dans les gravillons.
A quatre heures du matin, je décidais
que finalement, tant qu’a faire, il valait mieux se baigner dans cette fameuse
piscine, même (et d’autant plus) qu’il n’y avait plus personne. Stéphane
dormait sur une chaise longue pendant qu’ Aurélie se serrait contre son épaule.
Je décidais de continuer mon entrainement pour pratiquer l’apnée la plus définitive et la plus sereine qui soit.
La piscine
Azrahée,
Dis-moi si je suis en sécurité ici. Dis-moi si tout va bien, je m’en remets à toi. Fais-moi un signe si tous les gens autour de moi ne me veulent pas de mal. Pendant que l’orage gronde derrière les collines et que toi, tu te sers un autre Bloody-Mary, dis moi que personne ne prend de photos. Puis-je être moi-même ici. Me laisser aller à quelconque plaisanterie. Autour de la piscine.
Que me veulent les autres, pourquoi me regardent-ils tant que cela ? Dois-je me méfier de celui qui se tient près de cette piscine, à rire des voltiges des uns des autres pendant que je tremble sur ma chaise longue, exposé au soleil qui ne transperce ni mes lunettes noires, ni mon jeans ?
Je ferais peut-être bien d’aller sereinement boire un café sur la terrasse de madame Andrée, à lire le journal et m’inquiéter de la prochaine usine qui va fermer dans la ville, sereinement.
Affirme-moi que si je transpire, c’est bien à cause de la chaleur, et rien que ça. Mon amour, ma confidente.
Explique moi que c’est normal de dégouliner alors que d’autres s’approchent dangereusement de toi au bord de l’eau, dis-moi qu’ils ne font pas cela pour t’éloigner de moi, mais que je transpire bel et bien parce qu’il fait simplement chaud.
Assure moi que personne n’a mis quoi-que-ce soit dans mes boissons, et que si je me sens ivre, c’est parce que tu es là, et que personne ne sait, Azrahée, que nous attendons un enfant pour le mois de mai prochain.
Les racines
Je me demande bien si des racines tiennent encore bon l’arbre que je suis. Je me demande si je vais pouvoir tenir front, à la prochaine tempête, au prochain souffle, à la prochaine brise. A ton prochain chuchotement.
Comment faire quand il s’agit juste de tenir debout. Et que mes racines sont le ventre à l’air. Sèches et torturées, et offertes, ainsi, au prochain incendie.
Je ne trouve plus de quoi me nourrir. Il ne s’agirait que d’une impression, m’a dit mon docteur. J’ai beaucoup d’imagination aussi, précise-t-il. Mais moi j’ai l’air d’un clown, tourné sur le dos, à attendre un nuage (sur son putain de canapé à la con où je paye soixante euros non-remboursés, par consultation) qui m’empêchera de me consumer. A attendre un peu d’ombre. Un peu de répit.
Mes racines sont bel et bien à l’air, quoi qu’en dise l’autre abruti. Ca brûle. Mais si seulement tu pouvais te prendre les pieds dedans. Oh, comme j’attends ta chute ici ! Comme j’attends de pouvoir retrouver une position décente. L’autre abruti s’endort. Et moi je rêve éveillé de t’encercler, de t’entourer, de me mélanger à toi.
Le commissaire Gerlond m’avait aussi fait part de ce genre de sentiment. Quand il me racontait ses nuits interminables, seul dans son bureau, devant un vieux PC même pas équipé du « Solitaire » en attendant un coup de fil quelconque lui puisse lui prouver qu’il soit vivant. Madame Andrée me faisait un clin d’œil quand je lui parlais du goût amer des cendres qu’on avait parfois en bouche au milieu de la nuit, en m’apportant un café. Et l’autre abruti me soulageait de soixante euros en ronflant.
J’en arrivais parfois à attendre un tsunami qui vienne balayer tout cela...


